Mère des Origines

Livre 1 de la trilogie des Trois Marie

Ava Torrent

Ce roman initiatique raconte la fascinante histoire d’une femme qui a incarné l’essence du féminin sacré, la Shekinah, la face voilée de l’humanité.

À l’instant où Maryam passa la porte de l’habitation des femmes, elle sut que Dieu s’était trompé. Dans ce Temple, il n’y avait aucun signe de sa chaleureuse présence. Qu’allait-elle faire maintenant ? Il l’avait pourtant désignée pour le servir. Elle. Maryam. N’était-elle pas née pour cela ?

Ava Torrent

Extraits

La vie au Temple était rigoureuse et contraignante.

Elles étaient quinze. Quinze jeunes Vierges de six à douze ou treize ans, pures et innocentes, pétries et modelées comme de la cire molle. Mais leur exil en terre sainte ne durerait pas. Un jour, les portes du temple s’ouvriraient toutes grandes et on les expulserait hors de leur tour d’ivoire. Elles prendraient époux. Elles s’immergeraient dans le tourbillon de la vie quotidienne et découvriraient le goût amer d’une réalité toute différente. Moins réglée peut-être. La vie au Temple était rigoureuse et contraignante, les tâches éprouvantes, mais en ce temps-là, la Palestine avait pris les allures d’un purgatoire. Le pays n’avait rien d’un paradis sur terre.

Était-ce donc cela la vie ?

Maryam étouffait dans l’étroitesse de la petite vie qu’elle menait au temple. Enfermée dans une cage exiguë, elle se sentait à l’étroit, coincée, piégée, paralysée. Le côté dogmatique, sévère et perverti de la tradition l’oppressait à en mourir. Mourir de tristesse. Mourir d’ennui. Mourir de regrets. Mourir de honte. Quand cela s’arrêterait-il ? On ne parlait que de Loi, de péché, d’impureté, de blasphème, de châtiment, de courroux, de damnation, de sang et de mort !
Était-ce donc cela la vie ? Dans ce cas, elle ferait mieux de mourir tout de suite et de rejoindre son père pour enfin commencer à vivre.

Dorénavant, elle oserait regarder Dieu droit dans les yeux…

Maryam se félicita de réussir à contempler cette image, le cœur en paix, et d’accepter que l’impensable ait pu se produire. Elle avait donné son assentiment aux mystères impalpables de la vie, ils pouvaient accomplir leur œuvre divine et se servir d’elle. Dorénavant, elle oserait regarder Dieu droit dans les yeux…

Elle semblait encore si jeune et pourtant en même temps aussi vieille que la Terre.

Cette femme était exceptionnelle, un seul regard lui avait suffi pour le comprendre. Maryam était non seulement gracieuse et visiblement intelligente, mais il émanait d’elle quelque chose de sacré, une force et une qualité de présence bouleversantes. Yoseph était profondément ému et troublé par son magnétisme qui venait chercher quelque chose de viscéral en lui. Pour couronner le tout, elle était aussi belle et pure qu’un ange, avec ses longs cheveux noirs et ses yeux gris, elle aurait pu déclencher des tremblements de terre de son seul regard de jeune louve sauvage. Elle semblait encore si jeune et pourtant en même temps aussi vieille que la Terre.

Elle se sentait décalée, différente, inadéquate, dissonante.

Maryam ne savait pas comment servir Dieu.
Ses grands yeux gris contemplaient la vie avec tristesse.
Sans comprendre.
Souvent, elle s’immobilisait. Balayait son entourage du regard. S’arrêtait sur une personne, un objet, une scène. Observait. Constatait presque invariablement qu’elle restait étrangère à tout cela. Elle se sentait décalée, différente, inadéquate, dissonante. Un cuisant sentiment d’échec la bouleversait. Malgré son acharnement à bien faire, elle n’arrivait pas à être comme les autres.

Fallait-il d’abord se perdre pour trouver son chemin ?

Elle s’était envolée de sa petite cage en quittant le temple de Jérusalem… pourquoi retrouvait-elle ce terrible sentiment d’être emmurée vivante ?
Est-ce que la petite boîte était véritablement autour d’elle ? Et si elle se trouvait à l’intérieur ?
Ou peut-être qu’un seul pas ne suffisait pas. Devait-elle progresser sur cette fine corde tendue à travers un précipice ? Devait-elle prendre le risque de tomber à chaque pas ?
Fallait-il mourir mille fois à soi-même pour se découvrir ?
Fallait-il d’abord se perdre pour trouver son chemin ?
Fallait-il souffrir pour grandir ?
Et qui lui apporterait les réponses à toutes ces questions ?

Ils étaient les fils et filles de la vie.

Les esséniens accordaient une attention toute particulière aux enfants, symbole de l’expansion et du futur en devenir. Ils n’hésitaient
pas à recueillir les enfants abandonnés et à les élever comme les leurs,car ils savaient que si les enfants venaient à travers eux, ils ne leur appartenaient pas. Ils étaient les fils et filles de la vie.

Que trouverait-il en Égypte ?

Yoseph bénit Zadok à maintes reprises pour l’efficace organisation de leur fuite. Il était assailli de mille préoccupations et aurait eu bien de la peine à planifier si diligemment leur périple. La situation était des plus alarmantes, Yoseph se sentait pleinement responsable de sa petite famille, mais dépourvu de tout moyen d’intervention. Confronté aux milles questions que leur départ précipité avait soulevées, il sentait que son moral vacillait et qu’il peinait à garder confiance. Il s’inquiétait de leur avenir, de leur sécurité, que trouverait-il en Égypte, comment subvenir aux besoins de la famille dans un pays étranger dont il ne parlait même pas la langue ?

Yoseph eut la sensation que deux rivales s’affrontaient dans un subtil et saisissant duel.

… Camouflée sous son voile, Maryam s’autorisa à ausculter clandestinement les généreuses formes des statues revêtues de fines tuniques moulantes. Elle s’arrêta devant une poitrine dévoilée, scruta de longues cuisses galbées, considéra longuement un ventre plat et musclé. Yoseph l’observait de loin, frappé par le spectacle déconcertant qui s’offrait à lui. Maryam s’immobilisa devant une statue de Bastet qui avait environ sa taille. La déesse… à demi dénudée, livrait effrontément aux regards enflammés des visiteurs ses hanches voluptueuses et le bout de ses petits seins en érection.
Yoseph eut la sensation que deux rivales s’affrontaient dans un subtil et saisissant duel, chacune médusée par ce qu’elle découvrait dans les yeux de l’autre… La grâce et la vulnérabilité de Maryam contrastaient avec la maturité endiablée de Bastet.

Elle prépara un mélange de nard, de safran, d’acore odorant et de cannelle…

Maryam s’investit dans la préparation d’encens pour la cérémonie de Litha. Elle prépara un mélange de nard, de safran, d’acore odorant et de cannelle qu’elle mélangea soigneusement avec du sel raffiné. Elle passa le tout au pilon et obtint une poudre granuleuse qu’elle mit à sécher au soleil dans un godet de pierre. Le lendemain, les enfants pourraient en jeter quelques pincées sur le feu en signe d’offrande et de prière pour le bien-être et l’harmonie universels.

Le sacré ne se formule pas, il se vit.

Il y a des choses qui ne se disent pas, qui ne s’expriment pas, qui ne se partagent pas et qui doivent rester enfermées dans leur chrysalide pour parvenir sereinement à l’épanouissement.
Le sacré ne se formule pas, il se vit. Il s’expérimente de l’intérieur. Il ne s’explique pas, il se découvre. C’est un phénomène pudique qu’il faut approcher révérencieusement, sur la pointe des pieds, en toute humilité et avec beaucoup de patience. Ça, Maryam le savait bien.

La Shekinah est une face de Dieu. Ensemble, ils ne font qu’un.

– Qui est cette femme ? demanda Maryam d’une voix frémissante.
– Sophia, la sagesse divine, l’âme mère de l’Humanité, la Vierge céleste, l’Esprit saint, le souffle de vie. Appelle-la comme tu veux. Tous ces noms désignent une seule et même entité : la face cachée de l’humanité, le pôle féminin originel.
– La Shekinah ? se risqua-t-elle avec une légère hésitation.
– Si tu veux. La Shekinah est une face de Dieu. Ensemble, ils ne font qu’un. Ils sont indissociables…