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« Rencontrer le moment tel qu'il est, le voir tel qu'il est, sans rien ajouter, sans rien enlever. »

« Un vieil étang
Une grenouille saute
Plop ! »
– Basho

« Les oies sauvages
ne cherchent pas à se refléter
L'eau ne cherche pas à réfléchir leur image... »

« La communication fait partie du monde du technicien – la communion est la fragrance du monde du Maître »

« Mon père avait tant d'amour, tant de compassion pour son vagabond de fils. »

« Ma mère est simple ; ma grand-mère était aventureuse. »

« Quand j'eus sept ans, un astrologue vint à ma recherche dans le village de mon grand-père. »

« L'histoire de la mort de Mahatma Gandhi a secoué le monde entier. »

« Le jour où on a tué Mahatma Gandhi – j'avais dix-sept ans – mon père m'a surpris en train de pleurer. »

« Juste pour que cela se trouve dans les annales – je tiens à vous dire qu'il y avait beaucoup de choses que j'aimais, qui me plaisaient chez Mahatma Gandhi, mais sa philosophie de la vie m'était insupportable. »

« Je suis réellement un étranger. Je le sens à chaque instant. »

Regards sur une enfance en or

Il s'agit d'un récit autobiographie d'Osho, confidences faites à son dentiste qui était censé le traiter. Osho étant très bavard, son médecin se mit à prendre des notes et il en fit un livre de plus de cinq cents pages où l'on peut suivre Osho de façon très imagée dans ses étonnantes aventures d'enfant et d'adolescent.

Extrait

Session 1

C'est un matin magnifique.

Le soleil se lève encore et encore et il est toujours neuf. Il ne vieillit jamais. Les savant disent qu'il a des millions d'années. Balivernes ! Je le vois chaque jour. Il est toujours neuf. Rien n'est vieux. Mais les savants sont des fossoyeurs, c'est pour cela qu'ils ont l'air si grave, si sérieux. Ce matin, à nouveau le miracle de l'existence. Chaque matin, il se produit, mais il y a peu, très très peu de gens qui le rencontrent.

Le mot rencontrer est vraiment beau. Rencontrer le moment tel qu'il est, le voir tel qu'il est, sans rien ajouter, sans rien enlever, sans le modifier, le voir simplement comme il est, comme un miroir...

Grâce à Dieu, le miroir ne modifie pas, sinon, aucun visage ne pourrait satisfaire à ses exigences, pas même le visage de Cléopâtre.

Aucun visage ne pourrait contenter le miroir, pour la simple raison que s'il se mettait à vous couper, à vous modifier, à ajouter, il se mettrait à vous détruire. Mais aucun miroir n'est destructeur. Même le miroir le plus laid est beau, parce qu'il ne détruit pas. Il reflète simplement.

Avant de venir dans votre Arche de Noé, je suis resté debout à contempler le lever du soleil... si beau, aujourd'hui tout du moins – et qui se soucie du lendemain..." Demain n'arrive jamais. Jésus dit, "Ne pense pas à demain...

Aujourd'hui, c'était si beau, que pendant un instant, cela m'a rappelé la prodigieuse beauté du lever de soleil dans les Himalayas. Là-bas, quand la neige vous entoure et que les arbres ressemblent à des mariées, comme s'ils s'étaient couverts de fleurs de neige blanche, on ne se soucie pas le moins du monde des gros-bonnets, des premiers ministres, des présidents du monde, des rois et des reines. En fait, les rois et les reines se contenteront d'exister dans les jeux de cartes ; c'est à ce monde-là qu'ils appartiennent. Et les présidents, les premiers ministres prendront la place des jokers. Ils ne méritent rien de plus.

Ces arbres des montagnes, avec leurs fleurs de neige blanche... et chaque fois que je voyais la neige tomber de leurs feuilles, cela me rappelait un arbre de mon enfance. Cette sorte d'arbre ne pousse qu'en Inde ; on l'appelle madhumalti – madhu signifie doux, malti signifie reine. Je n'ai jamais senti de parfum aussi bon, aussi pénétrant – et vous savez que je suis allergique au parfum, je le sens tout de suite. Je suis très sensible au parfum. Le madhumalti est le plus bel arbre que l'on puisse imaginer. Dieu a dû le créer le septième jour. Libéré de tous les soucis, de toutes les hâtes du monde, ayant tout terminé, même les hommes et les femmes, il a dû créer le madhumalti lors de son jour de congé, de vacances, un dimanche... juste sa vieille habitude de créer. Il est difficile de se débarrasser de ses vieilles habitudes.

Le madhumalti se couvre de milliers de fleurs d'un coup. Pas une fleur ici et là, non, ce n'est pas sa façon de faire, ce n'est pas la mienne non plus. Le madhumalti fleurit avec richesse, avec luxe, avec abondance – des milliers de fleurs, si nombreuses que vous ne voyez plus les feuilles. L'arbre entier se recouvre de fleurs blanches.

Les arbres couverts de neige m'ont toujours rappelé le madhumalti. Bien sûr, il n'y a pas le parfum, mais pour moi, il est préférable que la neige n'ait pas de parfum. Il est malheureux que je ne puisse pas tenir une fois encore les fleurs de madhumalti entre mes mains. Le parfum en est si fort qu'il se répand sur des kilomètres, et croyez-moi, je n'exagère pas. Un seul madhumalti suffit à remplir de son parfum intense le voisinage tout entier.

J'aime les Himalayas. C'est là-bas que je voulais mourir. C'est le plus bel endroit pour mourir – pour vivre aussi, bien sûr mais pour mourir, c'est l'endroit ultime. C'est là que Lao Tseu est mort. C'est dans les vallées de l'Himalaya que Bouddha est mort, que Jésus, que Moïse sont morts. Aucune autre montagne ne peut se vanter d'avoir abrité un Moïse, un Jésus, un Lao Tseu, un Bouddha, un Bodhidharma, un Milarepa, un Marpa, un Tilopa, un Naropa et des milliers d'autres.

La Suisse est magnifique, mais ce n'est rien comparé aux Himalayas. Il est commode d'être en Suisse, avec tout son confort moderne. Dans les Himalayas, ce n'est pas commode. Il n'y a toujours pas de technologie – pas de routes, pas d'électricité, pas d'avions, pas de chemins de fer, rien du tout. Mais c'est alors qu'arrive l'innocence... On est transporté dans un autre temps, dans un autre être, dans un autre espace.

C'est là que je voulais mourir ; et ce matin, debout, en regardant le soleil se lever, je me suis senti soulagé, si c'est ici que je meurs, un jour aussi beau que celui-ci, c'est bien. Et je choisirai de mourir un jour où je sens que je fais partie des Himalayas. Pour moi, la mort n'est pas simplement une fin, un point final. Non, pour moi, la mort est une célébration. Me rappelant la neige qui tombait des arbres, tout comme des fleurs tombant du madhumalti, un haiku jaillit...

Les oies sauvages,
Ne cherchent pas à se refléter.
L'eau n'a pas l'intention
de recevoir leur image.

Ah, c'est si beau, les oies sauvages qui n'ont pas l'intention de se refléter, et l'eau qui n'a pas l'intention de les recevoir non plus, et pourtant, le reflet est là. C'est cela la beauté.

Personne n'en a eu l'intention, et pourtant c'est là – c'est ce que j'appelle une communion. J'ai toujours détesté la communication. Pour moi, la communication est laide. Vous pouvez l'observer entre une femme et son mari, un patron et son serviteur, etc... Cela ne se passe jamais vraiment. La communion est le mot qui me convient.

Je vois Bouddha Hall avec tous les miens... un instant, comme un flash, de si nombreux moments de communion. Ce n'est pas un simple rassemblement ; ce n'est pas une église. Les gens n'y viennent pas de façon formelle. Les gens ne viennent pas ici, ils viennent vers moi. Lorsqu'il y a un maître et un disciple – il pourrait n'y avoir qu'un maître et un seul disciple, cela n'a pas d'importance – la communion se produit. Elle se produit en cet instant, et vous n'êtes que quatre. Peut-être qu'avec les yeux fermés, je n'arrive même pas à compter, et c'est bien ; c'est seulement ainsi que l'on peut demeurer dans un monde sans calcul... et exempt d'impôts ! Quand on peut calculer, il y a taxation. Je suis sans calcul, personne ne m'a jamais taxé.

J'étais professeur dans une université. Lorsqu'ils voulurent augmenter mon salaire, j'ai dit "non". Le vice-chancelier n'a pas pu y croire ; il s'exclama : "Pourquoi ce non?"

Je lui ai répondu, "Au-delà de ce que je reçois actuellement, il me faudra payer des impôts et je déteste les impôts. Je préfère conserver le salaire que je reçois en ce moment, plutôt que de recevoir plus et d'être importuné par le Département des impôts sur le revenu." Je n'ai jamais dépassé la limite qui permet d'être exempté d'impôts.

Je n'ai jamais payé d'impôts sur le revenu ; en fait je n'ai pas de revenu. J'ai donné au monde, mais n'y ai rien pris. C'est une sortie et non pas une rentrée. J'ai donné avec mon coeur, avec mon être.

Heureusement que l'on n'impose pas les fleurs, sinon elles arrêteraient de fleurir. Heureusement qu'on n'impose pas la neige, sinon il ne neigerait plus, croyez-moi !

Il faut que je vous dise qu'après la révolution russe, quelque chose est arrivé aux génies de ce pays. Léon Tolstoy, Fyodor Dostoevski, Turgenev, Maxim Gorky – ils ont tous disparu.

Aujourd'hui, en Russie, l'écrivain, le romancier, l'artiste sont pourtant les personnes les mieux rémunérées et les plus honorées. Que s'est-il passé? Pourquoi ne crée-t-on plus de livres comme les Frères Karamazov, Anna Karénine, Père et Fils, La Mère ou Notes de clandestinité. Pourquoi? Un million de fois, je demande, pourquoi? Qu'est-il arrivé au génie russe qui produisait de tels romans?

Je ne pense pas qu'un autre pays puisse rivaliser avec la Russie. S'il n'y avait que dix romans dans le monde, vous auriez nécessairement cinq romans russes, et les cinq autres pour le reste du monde. Qu'est devenu ce grand génie? Il est mort ! – car on ne peut pas donner d'ordres aux fleurs ; pour elles, il n'y a pas dix commandements. Les fleurs fleurissent, vous ne pouvez pas leur ordonner de fleurir. La neige tombe, vous ne pouvez pas lui donner d'ordre, vous ne pouvez pas lui fixer de rendez-vous. C'est impossible. Et c'est pareil avec les Bouddhas. Ils disent ce qu'ils veulent dire, quand ils veulent le dire. Peut-être même qu'ils diront à une seule personne ce que le monde entier aurait aimé entendre.

À présent, vous êtes là, peut-être n'êtes-vous que quatre. Je dis "peut-être", car mes mathématiques sont pauvres et avec les yeux fermés... vous comprendrez... et avec des larmes dans les yeux, non pas parce que vous n'êtes que quatre, mais à cause de ce matin magnifique, à cause du lever du soleil.

Dieu merci. Il pense à moi – bien qu'il n'existe pas, il pense quand-même à moi. Je le renie et pourtant, il pense à moi. Grand Dieu. L'existence semble prendre soin... Mais vous ne connaissez pas les voies de l'existence ; elles sont imprévisibles. J'ai toujours aimé l'imprévisible.

Mes larmes sont pour le lever du soleil.
L'existence a pris soin de moi.
Je n'ai pas demandé.
Elle n'a pas répondu.
Pourtant le soin fut pris.
Les oies sauvages ne cherchent pas à se refléter.
L'eau ne cherche pas à réfléchir leur image...

C'est ainsi que je parle. Je ne sais pas ce que sera la phrase suivante, je ne sais même pas s'il y en aura une. Le suspense est magnifique. Cela me rappelle à nouveau le petit village où je suis né. Pourquoi, en premier lieu, l'existence a-t-elle choisi ce petit village ; c'est inexplicable. Il devait en être ainsi. Le village était magnifique. J'ai voyagé de long en large, mais je n'ai jamais retrouvé la même beauté. On ne retrouve jamais la même chose. Les choses vont et viennent, mais ce n'est jamais la même chose.

Je vois encore ce petit village tranquille. Juste quelques huttes près d'un étang et quelques grands arbres auprès desquels je jouais. Il n'y avait pas d'école dans le village. Cela a une grande importance, car pendant près de neuf ans, je n'ai pas reçu d'éducation, et ce sont ces années-là qui vous forment le plus. Après cela, même si on essaye, on ne peut plus vous éduquer. D'une certaine manière, je ne suis toujours pas éduqué, bien que je possède de nombreux diplômes. N'importe qui y serait parvenu. Et pas n'importe quel diplôme, un doctorat de premier ordre – cela aussi c'est à la portée de n'importe quel idiot. Il y a tant d'idiots qui le font chaque années que cela n'a pas d'importance. Ce qui est important, c'est que je n'ai pas reçu d'éducation pendant mes premières années. Il n'y avait pas d'école, pas de routes, pas de chemins de fer, pas de bureau de poste. Quelle bénédiction. Ce petit village était un monde en soi. Même après avoir quitté ce village, je suis resté dans ce monde-là, inéduqué.

J'ai lu le célèbre livre de Ruskin, Unto This Last, et en le lisant, j'ai pensé à ce village. Unto This Last... ce village est toujours inchangé. Aucune route ne le relie, aucun chemin de fer n'y passe, aujourd'hui encore, près de cinquante ans plus tard ; aucun bureau de poste, aucune gendarmerie, aucun médecin – en fait, dans ce village, personne ne tombe malade. Il est si pur, sans pollution. Dans ce village, j'ai connu des gens qui n'ont jamais vu de train, qui se demandent à quoi cela ressemble, qui n'ont jamais vu de bus, de voiture. Ils n'ont jamais quitté le village. Ils vivent dans la félicité et le silence.

Mon lieu de naissance, Kuchwada, était un village sans chemin de fer et sans bureau de poste. Il avait de petites collines, des coteaux plutôt, un lac magnifique et quelques huttes, juste des huttes de paille. L'unique maison de briques, c'est celle dans laquelle je suis né, et elle n'avait pas grand-chose d'une maison de briques. C'était juste une petite maison.

En ce moment, je la vois, je peux la décrire dans ses moindres détails... mais plus que de la maison et du village, c'est des gens dont je me souviens. J'ai rencontré des millions de personnes, mais les gens de ce village étaient plus innocents que quiconque, car ils étaient très primitifs. Ils ignoraient tout du monde. Pas un seul journal n'avait pénétré dans ce village. Maintenant, vous comprendrez pourquoi il n'y avait pas d'école, pas même une école primaire. Quelle bénédiction ! Aucun enfant moderne ne peut s'offrir cela.

Pendant ces années, je n'ai pas eu d'éducation, et ce furent les années les plus belles.

Oui, je dois le confesser, j'ai eu un précepteur privé. Ce premier précepteur était lui-même inéduqué. Il ne m'enseignait pas, il essayait d'apprendre en m'enseignant. Peut-être avait-il entendu le grand adage "La meilleure façon d'apprendre, c'est d'enseigner" ; mais c'était un homme bon, charmant, pas un sale maître d'école. Pour être maître d'école, il faut être mauvais. Cela fait partie du travail. Il était charmant – comme du beurre, très tendre. Je dois vous confesser que parfois je le frappais, mais il ne me le rendait pas. Il riait simplement et disait : " Tu es un enfant, tu peux me frapper. Je suis un vieil homme, je ne peux pas te le rendre. Quand tu serais vieux, tu comprendras." C'est ce qu'il m'a dit, et oui, je comprends. C'était un villageois charmant, avec une grande intuition. Parfois, les villageois ont une intuition qui manque aux gens civilisés. Juste en ce moment, ça me rappelle...

Une femme magnifique arrive sur une plage. Ne voyant personne aux alentours, elle se déshabille. Juste avant qu'elle ne mette le pied dans l'eau, un vieux type l'arrête et lui dit, "Madame, je suis le policier du village. Ici, il est interdit d'aller nager dans l'océan". La femme, l'air perplexe, dit "Mais alors, pourquoi ne m'avez-vous pas empêchée de me déshabiller?" Le vieil homme se met à rire, à rire aux larmes. Il réplique, "Il n'est pas interdit de se déshabiller, alors j'ai attendu derrière un arbre."

Un beau villageois... ce type de personne vivait dans le village – des gens simples. Il était entouré de petites collines et il y avait un petit étang. A part Basho, personne ne pourrait décrire cet étang. Même lui ne le décrit pas, il dit simplement :

Un vieil étang
Une grenouille saute
Plop !

Est-ce une description? L'étang est seulement mentionné, la grenouille aussi. Aucune description de l'étang ou de la grenouille... et plop !

Le village avait un étang, un très vieil étang, et de très vieux arbres l'entouraient – peut-être qu'ils avaient des centaines d'années. Et des rochers magnifiques, tout autour... et il est certain que les grenouilles sautaient. A journée faite, vous entendiez ce "Plop", encore et encore. Le son des grenouilles qui sautaient renforçait le silence. Ce son l'enrichissait, lui donnait plus de sens.

C'est là la beauté de Basho : il pouvait décrire quelque chose sans vraiment le décrire. Il pouvait dire quelque chose sans même employer de mot. "Plop !" Est-ce que c'est un mot? Aucun mot ne pourrait rendre justice au son de la grenouille sautant dans le vieil étang, mais Basho lui rendit justice.

Je ne suis pas un Basho, et ce village avait besoin d'un Basho. Peut-être qu'il aurait fait de belles esquisses, des peintures, des haikus... Je n'ai rien fait pour ce village – vous vous demanderez pourquoi – je n'y suis même pas retourné. Une fois suffit. Je ne retourne jamais deux fois au même endroit. Pour moi, le chiffre deux n'existe pas. J'ai quitté bien des villages, bien des villes, pour n'y jamais retourner. Une fois parti, parti pour toujours, je suis comme ça ; aussi, je ne suis jamais retourné dans ce village. Les villageois m'ont envoyé des messages pour que je revienne au moins une fois. Je leur fit dire par un messager, "Je suis déjà venu, je ne reviens pas une deuxième fois."

Mais le silence de ce vieil étang reste en moi. De nouveau, je me souviens des Himalayas – la neige... si belle, si pure, si innocente. Vous ne pouvez la voir qu'à travers les yeux d'un Bodhidharma, d'un Jésus, d'un Basho. Il n'y a pas d'autre façon de décrire la neige ; seuls les yeux des bouddhas la reflètent. Des idiots peuvent la piétiner, peuvent en faire des boules de neige, mais seuls des yeux de bouddhas peuvent la refléter.

Quoi que...

Les oies sauvages
ne cherchent pas à se refléter
L'eau ne cherche pas à réfléchir leur image...

Et pourtant l'image est là.

Les Bouddhas ne désirent pas refléter la beauté du monde, et le monde ne cherche pas à être reflété par les Bouddhas, mais pourtant il l'est. Personne ne le veut, mais cela arrive, et quand cela arrive, c'est magnifique. Quand vous le faites, c'est ordinaire ; quand vous le faites, vous êtes un technicien. Quand cela arrive, vous êtes un Maître

La communication fait partie du monde du technicien – la communion est la fragrance du monde du Maître.

Ceci est une communion.
Je ne parle pas de quelque chose en particulier...
Les oies sauvages et l'eau...

Session 2

Je viens d'avoir une expérience en or : sentir un disciple travailler avec tant d'amour sur le corps de son Maître... J'en ai encore le souffle coupé. Et cela me rappelle mon enfance en or.

Tout le monde parle de son enfance en or, mais c'est rarement vrai, très rarement. La plupart du temps, c'est un mensonge. Mais tant de gens disent le même mensonge que personne ne peut le détecter. Même les poètes chantent sans cesse des chants sur leur enfance en or – Wordsworth par exemple, qui est loin d'être un individu sans valeur – mais les enfances en or sont extrêmement rares : où peut-on en trouver ?

Tout d'abord, il faut choisir sa naissance ; c'est presque impossible. Vous ne pouvez pas choisir votre naissance, à moins de mourir dans un état de méditation. Ce choix ne s'offre qu'à celui qui médite. Il meurt consciemment, il mérite donc le droit de naître consciemment.

Je mourus consciemment ; en fait, je ne suis pas mort, on m'a tué. Je serais mort trois jours plus tard, mais il n'a même pas pu attendre trois jours. Les gens sont tellement pressés. Vous serez surpris d'apprendre qu'aujourd'hui l'homme qui m'a tué est mon sannyasin. C'est pour me tuer qu'il est revenu et non pas pour prendre sannyas ; mais s'il tient à son jeu, alors je tiens au mien. Il le confessa lui-même après avoir été sannyasin pendant sept ans. Il dit, "Maître bien-aimé, maintenant je peux te l'avouer sans peur : à Ahmedabad, j'étais venu pour te tuer.

Je répondis, "Mon Dieu, de nouveau?"

Il s'exclama, "Que veux-tu dire par "de nouveau"?"

Je répondis, "C'est une autre affaire, continue..."

Il dit, "A Ahmedabad, il y a sept ans, je suis venu à ta rencontre avec un revolver. Le hall était si plein que les organisateurs ont permis aux gens de s'asseoir sur les dais." Cet homme qui avait un revolver pour me tuer, fut donc autorisé à s'asseoir à mes côtés. Quelle chance ! Je dis, "Pourquoi as-tu manqué ta chance?"

Il répondit, "Je ne t'avais jamais entendu auparavant. J'avais seulement entendu parler de toi. Lorsque je t'ai entendu, je me suis dit que je préférerais me suicider plutôt que de te tuer. C'est pourquoi je suis devenu un sannyasin – voilà mon suicide.

Il y a sept cents ans, cet homme m'a réellement tué ; il m'a empoisonné. A cette époque aussi, il était mon disciple... mais sans un Judas, il est très difficile de trouver un Jésus. Je mourus consciemment, c'est pourquoi j'ai eu la grande opportunité de naître consciemment. J'ai choisi mon père et ma mère.

Des milliers d'idiots font l'amour à longueur de journée tout autour de la terre. Des milliers d'âmes à naître sont prêtes à entrer dans une matrice, quelle qu'elle soit. J'ai attendu sept cents ans le bon moment, et je remercie l'existence de l'avoir trouvé. Sept cents ans ne sont rien, comparés aux millions et millions d'années à venir. Sept cents ans seulement – oui, je dis seulement – et j'ai choisi un couple très pauvre, mais très intime.

Je ne pense pas que mon père ait jamais regardé une autre femme avec le même amour que celui qu'il avait pour ma mère. C'est presque impossible à imaginer – même pour moi qui peut imaginer toutes sortes de choses – imaginer que ma mère, même dans ses rêves, eut un autre homme... Impossible ! Je les ai connus tous deux ; ils étaient si proches, si intimes, si comblés et pourtant si pauvres... pauvres et riches cependant. Ils étaient riches dans leur pauvreté à cause de leur intimité, riches à cause de leur amour l'un pour l'autre.

Par chance, je n'ai jamais vu ma mère et mon père en train de se disputer. Je dis "par chance" car il est très difficile de trouver un mari et une femme qui ne se disputent pas. Dieu seul sait quand ils ont du temps pour l'amour, ou peut-être qu'il ne le sait pas non plus. Après tout, il doit prendre soin de sa propre femme... le Dieu hindou en particulier. Le Dieu chrétien vit dans de meilleures conditions : il n'a pas d'épouse, pas de femme du tout, ne parlons pas d'épouse ! Car une femme est plus dangereuse qu'une épouse. Une épouse, vous pouvez la tolérer, mais une femme... c'est à devenir fou ! On ne peut pas tolérer une femme. La femme est attraction, l'épouse est distraction.

Regardez mon langage ! Mettez-le entre guillemets afin que personne ne me comprenne de travers – pourtant, quoi que vous fassiez, personne ne me comprendra. Mais essayez, mettez-le entre guillemets : "l'épouse est distraction, la femme est attraction." Je n'ai jamais vu mon père et ma mère se disputer, pas même se chercher des noises. Les gens parlent de miracles – j'ai vu un miracle : ma mère n'a pas cherché de noises à mon père. C'est un miracle, car pendant des siècles, la femme a tellement été dominée par l'homme qu'elle a appris des pratiques sournoises – elle cherche des noises. Chercher des noises est une violence déguisée, une violence masquée. Je n'ai jamais vu ma mère et mon père se disputer.

Quand mon père est mort, j'ai été inquiet pour ma mère. Je ne croyais pas qu'elle serait capable de survivre. Ils s'étaient tant aimés. Ils étaient presque devenus un. Si elle a survécu, c'est qu'elle m'aimait aussi.

J'étais continuellement inquiet pour elle. Je voulais qu'elle soit près de moi. je voulais qu'elle puisse mourir totalement comblée. Maintenant je sais. Je l'ai vue, j'ai vu en elle, et je peux vous le dire – et à travers vous cela atteindra le monde un jour – elle s'est éveillée. J'étais son dernier attachement. Maintenant il ne lui reste rien à quoi s'attacher. C'est une femme éveillée – sans éducation, simple, ne sachant même pas ce qu'est l'éveil. C'est là sa beauté. On peut être éveillé sans savoir ce qu'est l'éveil, et vice versa : on peut tout savoir de l'éveil et ne pas s'éveiller.

J'ai choisi ce couple, de simples villageois. J'aurais pu choisir des rois, des reines. C'était en mon pouvoir. Toutes sortes de matrices étaient disponibles, mais je suis un homme aux goûts très simples : c'est toujours le meilleur qui me satisfait. Le couple était pauvre, très pauvre. Vous aurez peine à croire que mon père n'avait que sept cents roupies – cela représente trente dollars. C'est tout ce qu'il possédait, et pourtant je l'ai choisi pour père. Il avait une richesse que les yeux ne peuvent voir, une royauté invisible.

Beaucoup d'entre vous l'ont vu et ont sans doute ressenti la beauté de cet homme. Il était simple, très simple, on pourrait même dire un villageois, mais il était incommensurablement riche – pas au sens où on l'entend dans ce monde, mais s'il existe un autre monde...

Trente dollars, c'était sa seule possession. Je ne le savais pas. Je ne l'ai su que plus tard, alors que son commerce faisait banqueroute... et il était très heureux ! Je lui ai demandé, "Dada" – c'est ainsi que je l'appelais – "Dada" signifie père – "Dada, bientôt tu auras fait faillite, et pourtant, tu es heureux. Qu'est-ce qui se passe ? Les rumeurs sont-elles fausses?"

Il répondit, "Non, les rumeurs sont absolument vraies. La faillite va se produire, mais je suis heureux car j'ai sauvé sept cents roupies. C'est avec cela que j'ai commencé. Je vais te montrer l'endroit..."

Alors, il me montra l'endroit où il avait caché les sept cents roupies et dit, "Ne te fais pas de soucis. J'ai commencé avec sept cents roupies seulement. Nous ne possédons rien – que cela aille au diable. Ce qui nous appartient est caché là, dans cet endroit, et je te l'ai montré. Tu es mon fils aîné, souviens-toi de l'endroit."

Je suis au courant... Je n'ai parlé de cet endroit à personne, et je n'en ferai rien, car bien qu'il ait été généreux en me montrant son secret, je ne suis pas plus son fils qu'il n'est mon père. Il est lui-même, je suis moi-même. "Père et fils" n'est qu'une formalité. Ces sept cents roupies sont toujours cachées quelque part sous la terre et elles y resteront à moins que quelqu'un ne les trouve par hasard. Je lui dis, "Bien que tu m'aies montré l'endroit, je ne l'ai pas vu."

Il s'exclama, "Que veux-tu dire ?"

Je dis, "C'est simple. Je ne le vois pas et je ne veux pas le voir. Je n'ai pas d'héritage, grand ou petit, riche ou pauvre." Mais c'était un père aimant. En ce qui me concerne, je ne suis pas un fils aimant – pardonnez-moi.

C'était un père aimant. Lorsque j'ai quitté mon poste à l'université, il n'y eut que lui pour se faire du souci, personne d'autre. Aucun de mes amis ne s'en est inquiété. Qu'est-ce que cela pouvait bien faire – en fait beaucoup de mes amis étaient heureux que j'aie libéré la chaise, maintenant, ils pouvaient l'avoir. Ils se précipitèrent. Seul mon père se faisait du souci. Je lui dis, "Tu n'as pas besoin de t'inquiéter."

Mais mes propos n'étaient pas d'un grand secours. Il acheta une grande propriété sans me le dire, car il savait parfaitement bien que s'il me l'avait dit, je lui aurais donné un coup sur la tête. Il me fit une belle petite maison, exactement celle que j'aurais aimée. Cela va vous surprendre : elle avait même l'air conditionné et tout le confort moderne. Elle se trouvait près de mon village, avec un jardin au bord de la rivière et des marches qui descendaient pour que je puisse aller nager... avec d'anciens... de vieux arbres, entourée d'un silence absolu, personne d'autre à des kilomètres. Mais il ne me l'a jamais dit.

Il est bon que mon pauvre père soit mort, car je lui aurais causé des ennuis. Mais il avait tant d'amour, tant de compassion pour son vagabond de fils.

Je suis un vagabond. Je n'ai jamais rien fait pour la famille. Ils ne me doivent rien. Ils ont tout fait pour moi. Je n'ai pas choisi ce couple sans de bonnes raisons... je l'ai choisi pour leur amour, leur intimité, leur unité presque parfaite. C'est ainsi qu'après sept cents ans, je suis revenu dans un corps.

Mon enfance fut en or. A nouveau, je n'emploie pas un cliché. Tout le monde dit avoir eu une enfance en or, mais ce n'est pas le cas. Les gens pensent que leur enfance était en or, parce que leur jeunesse est pourrie ; leur vieillesse le sera encore plus. Naturellement, l'enfance devient de l'or. Mon enfance ne fut pas en or dans ce sens-là. Ma jeunesse fut un diamant et si je deviens vieux, ce sera du platine. Mais il est certain que mon enfance fut en or – ce n'est pas un symbole, totalement en or, pas de façon poétique, littéralement, de fait.

La plupart de mes jeunes années, je les ai vécues avec les parents de ma mère. Ces années-là sont inoubliables. Même si j'accède au paradis de Dante, je me rappellerai ces années-là. Un petit village, de pauvres gens, mais mon grand-père – je veux dire le père de ma mère – était un homme généreux. Il était pauvre, mais riche dans sa générosité. Il donnait tout ce qu'il avait, et il le donnait à tout le monde. C'est de lui que j'ai appris l'art de donner ; je dois le reconnaître. Je ne l'ai jamais vu dire non à un mendiant ou à qui que ce soit.

J'appelais le père de ma mère "Nana". C'est ainsi qu'on appelle en Inde le père de la mère. La mère de ma mère est appelée "Nani". Je demandais constamment à mon grand-père, "Nana, où as-tu trouvé une aussi belle femme?"

Ma grand-mère avait l'air plus grec qu'indien. Lorsque je vois rire Mukta, je me souviens d'elle. C'est peut-être pour cela que dans mon coeur, j'ai une faiblesse pour Mukta. Je ne sais pas lui dire non. Même si ce qu'elle demande n'est pas juste, je dis quand même "D'accord". Quand je la vois, je me souviens immédiatement de ma Nani. Peut-être qu'elle avait du sang grec.

Aucune race ne peut prétendre à la pureté. Les Indiens, en particulier, ne devraient pas prétendre à la pureté de sang – les Huns, les Mogols, les Grecs et bien d'autres peuples ont attaqué, conquis, gouverné l'Inde. Ils se sont mêlés au sang indien, et c'était si apparent chez ma grand-mère. Ses traits n'étaient pas indiens, elle avait l'air grec, et c'était une femme forte, très forte. Mon Nana mourut alors qu'il n'avait pas plus de cinquante ans. Ma grand-mère vécut jusqu'à quatre-vingts ans et elle était en pleine santé. Même à ce moment-là, personne ne pensait qu'elle allait mourir. Je lui avais promis une chose : que je viendrai à sa mort, et ce fut ma dernière visite à la famille. Elle mourut en mille neuf cent soixante-dix. J'ai dû remplir ma promesse.

Pendant mes premières années, c'est ma Nani qui fut ma mère ; ces années-là sont celles où l'on grandit. Ce cycle est pour ma Nani. Ma propre mère vint plus tard ; j'avais déjà grandi, j'étais déjà modelé dans un certain style, et ma grand-mère m'a immensément aidé. Mon grand-père m'aimait, mais il ne pouvait pas m'aider beaucoup. Il était si affectueux, mais pour venir en aide, il en faut davantage – une certaine force. Il avait toujours peur de ma grand-mère. D'une certaine façon, c'était un mari gouverné par sa femme. Lorsqu'on touche à la vérité, je suis toujours vrai. Il m'aima, il m'aida... qu'y puis-je si c'était sa femme qui portait la culotte. C'est le cas pour quatre-vingt-dix-neuf pour cent des maris, alors ce n'est pas grave.

Je me souviens d'un incident que je n'ai jamais raconté auparavant. C'était une nuit sombre. Il pleuvait et un voleur pénétra dans notre maison. Bien entendu, mon grand-père fut effrayé. Tout le monde pouvait le voir, mais il fit semblant de ne pas l'être, il essaya de son mieux. Le voleur s'était caché dans un coin de notre petite maison, derrière quelques sacs de sucre.

Mon grand-père mâchait continuellement du pan. Le pan est une feuille de bétel. Tout comme il y a des fumeurs à la chaîne, c'était un mâcheur de pan à la chaîne. Il préparait constamment du pan et le mâchait tout au long du jour. Il se mit à mâcher du pan et à le cracher sur le pauvre voleur qui s'était caché dans le coin. J'ai regardé cette affreuse scène et j'ai dit à ma grand-mère qui dormait avec moi, "Ceci n'est pas correct. Même si c'est un voleur, nous devrions nous comporter dignement. Cracher? Ou tu te bats, ou tu arrêtes de cracher !"

Ma grand-mère demanda, "Que veux-tu faire?"

Je répondis, "Je vais aller donner une claque au voleur et le jeter dehors." Je n'avais pas plus de neuf ans.

Ma grand-mère dit en riant, "D'accord, je vais venir avec toi – tu auras peut-être besoin d'aide." C'était une grande femme. Ma mère ne lui ressemble d'aucune manière, ni dans sa beauté physique, ni dans son audace spirituelle. Ma mère est simple ; ma grand-mère était aventureuse. Elle vint avec moi.

Je fus choqué ! Je n'en croyais pas mes yeux : le voleur, c'était l'homme qui venait me donner des leçons, mon professeur. Je l'ai frappé très fort, d'autant plus fort que c'était mon professeur. Je lui ai dit, "Si vous n'aviez été qu'un voleur, je vous aurais pardonné, mais vous m'avez enseigné de grandes choses, et la nuit vous faites ça ! Dépêchez-vous de partir avant que ma grand-mère vous attrape, sinon elle va vous mettre en pièces."

C'était une femme grande, forte et magnifique. Mon grand-père était petit et simple, mais ils allaient bien ensemble, tous les deux. Il ne se bagarrait jamais avec elle – il ne pouvait pas – il n'y avait donc aucun problème.

Je me souviens de ce professeur, le pandit du village, qui venait parfois me donner des leçons. C'était le prêtre du temple du village. Il dit, "Et mes habits? Ton grand-père m'a couvert de crachats. Il a sali mes habits." Ma grand-mère se mit à rire et lui dit, "Venez demain, je vous donnerai de nouveaux habits". Et elle lui a vraiment donné de nouveaux habits. Il n'est pas venu, il n'a pas osé ; elle s'est rendue chez le voleur, elle m'a pris avec elle et lui a donné de nouveaux habits en disant, "Oui, mon mari est terrible, il a abîmé vos habits. Ce n'est pas bien. Quand vous avez besoin de vêtements, vous pouvez toujours venir me voir."

Ce professeur ne vint jamais plus me donner de leçons... non pas qu'on le lui ait demandé, mais il n'a plus osé. Non seulement il cessa de me donner des leçons, mais il cessa de venir dans la rue où nous habitions ; il cessa de passer par ce chemin. Mais j'étais déterminé à lui rendre visite chaque jour, rien que pour cracher devant sa maison, pour qu'il s'en souvienne. Je lui criais, "Avez-vous oublié cette nuit-là? Et vous me disiez toujours d'être vrai, sincère, honnête et toutes ces âneries."

Maintenant encore, je le vois, les yeux baissés, incapable de me répondre.

Mon grand-père désirait que les plus grands astrologues de l'Inde fassent mon horoscope. Bien qu'il ne fût pas très riche – en fait pas riche du tout, ne parlons pas de très riche, mais dans ce village-là, c'était la personne la plus riche – il était prêt à payer n'importe quel prix pour cet horoscope. Il fit un long voyage jusqu'à Bénarès et vit des hommes célèbres. En regardant les notes et les dates apportées par mon grand-père, le plus grand de ces astrologues dit, "Je suis désolé, je ne pourrai faire ce thème que quand il aura sept ans. Si l'enfant survit, je le ferai sans demander d'honoraires, mais je ne pense pas qu'il survivra. S'il survit, ce sera un miracle, alors, il aura une chance de devenir un Bouddha."

Mon grand-père revint à la maison en pleurant. Je n'avais jamais vu de larmes dans ses yeux. Je lui ai demandé, "Que se passe-t-il?"

Il répondit, "Je dois attendre que tu aies sept ans. Qui sait si je survivrai jusque là? Qui sait si l'astrologue lui-même survivra, il est si vieux. Et je suis un peu inquiet à ton sujet."

Je demandai, "Qu'est-ce qui t'inquiète?"

Il dit, "Ce qui m'inquiète, ce n'est pas que tu puisses mourir, c'est que tu puisses devenir un Bouddha."

J'ai ri, et au milieu de ses larmes, il se mit à rire aussi ; puis lui-même remarqua, "C'est étrange que je sois inquiet. Oui, qu'y a-t-il de mal à être un Bouddha?"

Lorsque mon père apprit ce que les astrologues avaient dit à mon grand-père, il m'emmena lui-même à Bénarès – mais ce sera pour plus tard.
Quand j'eus sept ans, un astrologue vint à ma recherche dans le village de mon grand-père. Lorsqu'un magnifique cheval s'arrêta devant notre maison, nous nous précipitâmes tous dehors : le cheval avait l'air si royal... Et le cavalier n'était personne d'autre qu'un de ces fameux astrologues que j'avais rencontrés. Il me dit, "Alors, tu es toujours en vie? J'ai fait ton thème. J'étais inquiet, car des gens comme toi ne survivent pas longtemps."

Mon grand-père vendit tous les ornements de la maison, juste pour faire la fête avec les villages voisins, pour célébrer le fait que j'allais devenir un Bouddha. Pourtant, je ne pense même pas qu'il comprenait le sens du mot "Bouddha".

C'était un jaïn, il n'avait peut-être jamais entendu ce mot-là. Mais il était heureux, immensément heureux... il dansait, car j'allais devenir un Bouddha. En ce temps-là, je ne pouvais pas comprendre qu'il soit si heureux juste à cause du mot "Bouddha". Quand tout le monde fut parti, je lui ai demandé, "Que veut dire "Bouddha"?"

Il répondit, "Je ne sais pas, mais cela sonne bien. De plus, je suis un jaïn. On demandera à un bouddhiste."

Dans ce petit village, il n'y avait pas de bouddhistes, mais il ajouta, "Le jour où un bhikkhu bouddhiste passera par là, nous saurons ce que cela veut dire."

Il était si heureux, juste parce que l'astrologue avait dit que je deviendrai un Bouddha. Puis il me dit, "Je crois que "Bouddha" signifie quelqu'un de très intelligent." En hindi, buddhi signifie intelligence, il pensa donc que "Bouddha" signifiait celui qui est intelligent.

Il était très près, il a presque deviné juste. C'est dommage qu'il ne soit pas vivant, autrement, il aurait vu ce que signifie être un Bouddha – pas la signification du dictionnaire, mais la rencontre avec un éveillé vivant. Et je l'imagine en train de danser, voyant que son petit fils était devenu un Bouddha. Cela aurait suffit à l'éveiller. Mais il est mort. Sa mort fut l'une de mes expériences les plus importantes... Ce sera pour plus tard.

Reste-t-il du temps ?

Il est huit heures trente, Osho."

Bien, juste cinq minutes pour moi...

Il est temps de s'arrêter, mais c'était magnifique, et je suis reconnaissant. Merci.



Session 45

Ok. L'histoire de la mort de Mahatma Gandhi, et celle de Jawaharlal éclatant en sanglots à la radio a secoué le monde entier. Ce n'était pas un discours préparé à l'avance ; il a simplement parlé avec son coeur, et si des larmes ont jailli, qu'y pouvait-il? Et s'il y eut une pause, ce n'était pas une défaillance de sa part, c'était sa grandeur. Aucun politicien stupide ne pourrait le faire, même s'il le voulait. Leurs secrétaires indiquent même dans leurs discours : "Maintenant, s'il vous plaît, mettez-vous à pleurer, sanglotez et faites une pause pour faire croire à tout le monde que c'est vrai.

Jawaharlal ne lisait pas ; en fait, ses secrétaires étaient très inquiets. Bien des années plus tard, un de ses secrétaires est devenu sannyasin. Il me confessa : "Nous avions préparé un discours, mais en fait, il nous l'a jeté au visage en s'exclamant, "Espèces d'imbéciles ! Vous croyez-vous que je vais lire votre discours?"

J'ai immédiatement reconnu en Jawaharlal, une des rares personnes au monde qui est extrêmement sensible, et pourtant utile, un homme qui n'est pas simplement là pour exploiter, pour opprimer, mais pour servir.

J'ai dit à Masto, "Je ne suis pas un politicien et je n'en serai jamais un, mais je respecte Jawaharlal, pas parce qu'il est Premier Ministre, mais parce qu'il est encore capable de me reconnaître, même si je ne suis qu'un potentiel. Peut-être qu'il se réalisera, ou peut-être pas, qui sait? Mais son insistance pour que tu me protèges des politiciens montre qu'il en sait plus qu'il n'y paraît."

Cet incident de la disparition de Masto, de même que ses derniers propos, ont ouvert bien des portes. J'y rentrerai au hasard, c'est ma façon de faire.

Le premier a été Mahatma Gandhi. Il a juste été mentionné par Jawaharlal qui voulait me comparer – c'est bien naturel – à l'homme qu'il respectait le plus. Mais il a hésité, car il me connaissait aussi un peu, rien qu'un peu, mais suffisamment pour que je sois présent quand il faisait sa déclaration. C'est pourquoi il a hésité. Il a senti que quelque chose ne jouait pas, mais il n'a pas tout de suite trouvé un autre nom. Finalement, il lâcha, "Un jour, il sera un autre Mahatma Gandhi."

Masto protesta pour moi. Il me connaissait bien mieux que Jawaharlal. Nous avions discuté des centaines de fois de Mahatma Gandhi et de sa philosophie, et j'étais toujours contre. Masto lui-même ne comprenait pas pourquoi je persistais à être contre un homme que je n'avais vu que deux fois, alors que je n'étais qu'un enfant. Je vous raconterai l'histoire de cette deuxième rencontre. Elle a été interrompue soudainement... Et après, on ne sait jamais ce qui va se passer : je ne savais pas que cela allait faire irruption.

Je revois le train. Gandhi voyageait, il voyageait bien entendu en troisième classe. Mais sa "troisième classe" était bien supérieure à toutes les premières classes imaginables. Dans un compartiment de soixante personnes, il n'y avait que lui, son secrétaire et sa femme. Je crois qu'il n'y avait que ces trois-là. Tout le compartiment était réservé. Et ce n'était pas un compartiment de première classe ordinaire, je n'ai jamais revu un tel compartiment. Ce n'était pas une simple première classe, c'était une première classe spéciale. On avait simplement modifié l'inscription du wagon et, pour sauvegarder la philosophie de Mahatma Gandhi, c'était devenu "une troisième classe".

Je n'avais que dix ans. Ma mère – une fois de plus, je veux dire ma grand-mère – m'avait donné trois roupies. Elle m'avait dit, "La gare est trop éloignée, tu ne seras peut-être pas rentré à temps pour le déjeuner, et avec ces trains-là, on ne sait jamais, ils peuvent avoir dix, douze heures de retard ; je t'en prie, prends donc ces trois roupies." En Inde, à cette époque, trois roupies, c'était presque un trésor. On pouvait en vivre confortablement pendant trois mois.

Elle m'avait vraiment fait une belle robe. Elle savait que je n'aimais pas les pantalons ; je portais tout au plus une culotte de pyjama et un kurta. Le kurta est une longue robe ; je l'ai toujours aimé, et tout doucement, le pyjama a disparu, il n'est resté que la robe. On ne s'est pas contenté de diviser le haut et le bas du corps, on a même fait des vêtements différents pour chacune de ces parties. Bien entendu, le haut du corps doit porter quelque chose de beau, et le bas du corps doit juste être couvert, c'est tout.

Elle m'avait fait un magnifique kurta. C'était l'été et dans ces régions de l'Inde centrale, l'été est vraiment pénible. L'air brûlant qui entre dans les narines leur donne l'impression d'être en feu. En fait, ce n'est qu'au milieu de la nuit que les gens trouvent un peu de repos. Dans l'Inde centrale, il fait si chaud que l'on demande constamment de l'eau fraîche, et s'il y a de la glace, c'est tout simplement le paradis. Dans ces régions, la glace c'est ce qui coûte le plus cher. C'est normal, parce qu'au moment où elle arrive de la fabrique, qui est à une centaine de kilomètres, elle est presque fondue. Il faut se dépêcher, l'apporter le plus vite possible.

Ma Nani m'a dit que si je le désirais, je pouvais aller voir Mahatma Gandhi, et elle m'a préparé une robe de mousseline très fine. Pour les vêtements, la mousseline est l'étoffe la plus artistique et la plus ancienne qui soit. Elle trouva la meilleure mousseline. Elle était si fine qu'elle en était presque transparente. A cette époque, les roupies d'or avaient disparu et les roupies d'argent les avaient remplacées. Ces roupies d'argent étaient trop lourdes pour ces pauvres poches de mousseline.

Pourquoi est-ce que je dis ça? – parce que je suis sur le point de dire quelque chose qu'on ne pourrait pas comprendre autrement.

Comme d'habitude, le train arriva avec treize heures de retard. A part moi, tout le monde était parti. Vous me connaissez, je suis têtu. Même le chef de gare m'a dit, "Mon garçon, tu m'époustoufles ! Tout le monde est parti, mais tu sembles prêt à rester là toute la nuit. Il n'y a aucune nouvelle de ce train et tu attends depuis le petit matin."

Ce matin-là, pour arriver à la gare à quatre heures, j'avais dû quitter la maison au milieu de la nuit. Mais je n'avais pas encore utilisé ces trois roupies ; les gens avaient emporté tellement de choses avec eux, et ils étaient tous très généreux avec ce petit garçon venu de loin. Ils m'offraient des fruits, des douceurs, des gâteaux, de tout. C'était impossible d'avoir faim. Quand finalement, le train est arrivé, j'étais la seule personne à être là – et quelle personne !

Un garçon de dix ans, debout à côté du chef de gare.

Il m'a présenté à Mahatma Gandhi en disant, "Ne le considérez pas comme un simple enfant. Toute la journée, je l'ai observé, j'ai discuté de bien des choses avec lui, car il n'y avait rien d'autre à faire. Et c'est le seul qui soit resté. Beaucoup de gens sont venus, mais il y a longtemps qu'ils sont repartis. Je le respecte car je sais qu'il serait resté là jusqu'au la fin des temps ; il ne serait pas reparti avant l'arrivée du train. Si le train n'était pas arrivé, je ne crois pas qu'il serait parti. Il aurait vécu là."

Mahatma Gandhi était un vieil homme ; il m'a appelé vers lui et il m'a regardé. Mais ce n'est pas moi qu'il a regardé, c'est ma poche – et c'est ce qui m'a éloigné de lui à jamais.

Il m'a demandé, "Qu'est-ce que c'est que ça?"

J'ai répondu, "Trois roupies."

Il lança, "Fais-en donation." A côté de lui, il avait une boite avec un trou à l'intérieur. Quand vous faisiez votre donation, vous mettiez les roupies dans le trou et elles disparaissaient. Bien entendu, il avait la clé, alors elles réapparaissaient, mais pour vous, elles avaient disparu.

J'ai dit, "Prenez-les si vous en avez le courage. La poche est là, les roupies sont là, mais puis-je vous demander pour quelle raison vous collectez ces roupies?"

Il répondit, "Pour de pauvres gens."

J'ai dit, "Dans ce cas, c'est parfaitement ok." Et j'ai laissé tomber les trois roupies dans sa boite. Mais quand je suis parti, c'est lui qui a eu une surprise ; j'ai pris la boite avec moi.

Il s'est exclamé, "Pour l'amour de Dieu, qu'est-ce que tu fais? C'est pour les pauvres !"

J'ai répondu, "J'ai bien entendu, vous n'avez pas besoin de le répéter. Je prends cette boite pour les pauvres. Il y en a beaucoup dans mon village. S'il vous plaît, donnez-moi la clé, sinon, il me faudra trouver un voleur pour ouvrir la serrure. Il n'y a qu'eux qui soient experts dans cet art-là."

Il s'exclama, "C'est étrange..." Il a regardé son secrétaire. Il était muet, comme c'est toujours le cas avec les secrétaires, sinon, pourquoi seraient-ils secrétaires? Il a regardé Kasturba, sa femme, qui lui a dit, "Tu as rencontré ton égal. Tu trompes tout le monde, maintenant, c'est lui qui prend ta boite. Bien ! C'est bien, je suis fatiguée de la voir tout le temps là, comme une épouse !"

Cet homme m'a fait de la peine et j'ai laissé la boite en disant, "Non, il semble que ce soit vous le plus pauvre. Votre secrétaire n'a aucune intelligence et votre femme n'a pas l'air de vous aimer. Je ne peux pas vous prendre cette boite – gardez-la ! Mais souvenez-vous en : je suis venu voir un Mahatma, et je n'ai trouvé qu'un homme d'affaires."

C'était sa caste. En Inde, un baniya, l'homme d'affaires, c'est ce qu'on entend par un juif. L'Inde a ses propres juifs. Ce ne sont pas des juifs, ce sont des baniyas. Pour moi, à l'âge que j'avais, Mahatma Gandhi m'a donné l'impression de n'être qu'un homme d'affaires. Je l'ai critiqué des milliers de fois, parce que dans sa philosophie de la vie, il n'y a rien avec quoi je puisse être d'accord. Mais le jour où on l'a tué – j'avais dix-sept ans – mon père m'a surpris en train de pleurer.

Il s'est exclamé, "Toi, tu pleures pour Mahatma Gandhi? Tu l'as toujours critiqué." Toute ma famille était gandhienne, ils avaient tous fait de la prison pour avoir suivi sa politique. J'étais l'unique mouton noir, et bien sûr, ils étaient tous d'un blanc immaculé. Naturellement, il me demanda, "Pourquoi est-ce que tu pleures?"

J'ai répondu, "Non seulement je pleure, mais je veux assister à ses funérailles. Ne me fais par perdre de temps, il faut que j'attrape le train, et c'est le dernier qui arrivera là-bas à temps."

Il fut encore plus surpris. Il s'exclama, "J'ai peine à y croire, est-ce que tu es devenu fou?"

J'ai répondu, "Nous discuterons de cela plus tard. Ne te fais pas de soucis, je reviendrai."

Et savez-vous que quand je suis arrivé à Dehli, Masto m'attendait sur le quai. Il m'a dit, "Bien que tu étais fort opposé à Gandhi, j'ai pensé que tu avais encore de la considération pour lui. C'était simplement mon sentiment..." Puis, il ajouta, "que ce soit vrai ou non, je m'y suis fié. Et c'est le seul train qui passe par ton village. Je savais que tu prendrais celui-là si tu te décidais à venir. Sinon, c'est que tu ne viens pas. Je suis donc venu t'accueillir ; mon sentiment était justifié.

Je lui ai dit, "Si tu m'avais parlé plus tôt de mes sentiments pour Gandhi, je n'en aurais pas discuté avec toi. Tu essayais toujours de me convaincre. Dans ce cas-là, il ne s'agit plus de sentiments, il s'agit d'une pure controverse. Soit c'est toi qui gagnes, soit c'est l'autre. Si tu avais mentionné ne fût-ce qu'une fois, qu'il s'agit de sentiment, je n'aurais même pas abordé le sujet, il n'y aurait pas eu de discussion."

De fait – juste pour que cela se trouve dans les annales – je tiens à vous dire qu'il y avait beaucoup de choses que j'aimais, qui me plaisaient chez Mahatma Gandhi, mais sa philosophie de la vie m'était insupportable. J'ai négligé de dire bien des choses que j'appréciais en lui. Ajustons les annales !

J'aimais son sens de la vérité. Il ne mentait jamais. Au milieu de toutes sortes de mensonges, il restait ancré dans sa vérité. Je ne suis peut-être pas d'accord avec sa vérité, mais je ne peux pas dire qu'il n'était pas vrai. Il était imprégné de sa vérité, quelle qu'elle soit.

Si je ne pense pas que sa vérité ait une quelconque valeur, c'est une toute autre histoire, mais c'est mon problème, ce n'est pas le sien. Il ne mentait jamais. Je respecte son sens de la vérité, même s'il ne sait rien de la vérité – c'est là que je vous pousse tout le temps à sauter.

Ce n'était pas quelqu'un qui pouvait être d'accord avec moi : "Sautez avant de penser." Non, c'était un homme d'affaires. Avant de faire un pas hors de chez lui, il y réfléchissait à cent fois, ne parlons pas de sauter ! Il ne pouvait pas comprendre la méditation, ce n'était pas de sa faute. Il n'a jamais rencontré un seul maître qui puisse lui parler du non-mental, et ce genre de personnes existait à l'époque.

Même qu'une fois, Meher Baba a écrit une lettre à Gandhi – il ne l'a pas vraiment écrite lui-même ; quelqu'un a dû l'écrire à sa place, car il ne parlait jamais, il n'écrivait jamais, il faisait juste des signes de la main. Seules quelques personne parvenaient à comprendre ce que Meher Baba voulait dire. Mahatma Gandhi et ses disciples se sont moqués de sa lettre, car il disait, "Ne perdez pas votre temps à chanter "Hare Krishna, Hare Rama,". Cela n'est d'aucune utilité. Si vous voulez vraiment avoir la connaissance, dites-le moi et je vous appellerai."

Ils ont tous ri ; ils ont pensé que c'était de l'arrogance. C'est ainsi que pensent les gens ordinaires ; bien sûr, cela ressemble à de l'arrogance. Mais ce n'en est pas, c'est simplement de la compassion – en fait, une trop grande compassion. Comme elle est trop grande, elle ressemble à de l'arrogance. Mais Gandhi refusa, il envoya un télégramme disant, "Merci de votre offre, mais je suivrai ma propre voie"... comme s'il en avait une. Il n'en avait aucune.

Mais en lui, il y a des choses que je respecte et que j'aime – sa propreté. Maintenant, vous direz, "Du respect pour de si petites choses... ?" Non, ce ne sont pas de petites choses, surtout en Inde où on s'attend à ce que des saints, de soi-disant saints, vivent dans toutes sortes d'immondices. Gandhi essaya d'être propre. C'était l'homme ignorant le plus propre du monde. J'aime sa propreté.

J'apprécie également le fait qu'il respectait toutes les religions. Bien sûr, nous ne les respectons pas pour les mêmes raisons. Mais au moins, il les respectait toutes – pour de mauvaises raisons, évidemment ; il ne savait pas ce qu'est la vérité, comment aurait-il donc pu juger de ce qui était juste ? – si certaines religions étaient justes, si elles étaient toutes justes, ou si certaines pourraient être justes un jour. Ce n'était pas possible. Encore une fois, c'était un homme d'affaires, alors pourquoi irriter les gens ? Pourquoi les ennuyer ?

Elles disent toutes la même chose, le Coran, le Talmud, la Bible, la Gita, et il était assez intelligent – souvenez-vous du mot "assez", ne l'oubliez pas – pour leur trouver des similarités, ce qui n'est pas difficile pour quelqu'un d'intelligent. C'est pourquoi je dis "assez intelligent", et non pas véritablement intelligent. Une vraie intelligence est toujours rebelle, et il était incapable de se rebeller contre ce qui est conventionnel, traditionnel, hindou, chrétien ou bouddhiste. Vous serez surpris d'apprendre qu'à un certain moment, Mahatma Gandhi a contemplé la possibilité de devenir chrétien, car les chrétiens servent les pauvres plus que toute autre religion.

Mais, il a vite pris conscience que leur service n'est qu'une façade servant à cacher leur vrai commerce. Leur vrai commerce, c'est de convertir des gens. Pourquoi ? Parce que cela donne du pouvoir. Plus vous avez de gens, plus vous avez de pouvoir. Si vous arrivez à convertir le monde entier, à faire des chrétiens, des juifs, des hindous, alors c'est évident que vous aurez le plus grand pouvoir de l'histoire. Alexandre ne sera rien en comparaison. Il s'agit d'une lutte de pouvoir.

Quand Gandhi le réalisa – et je le répète, il était assez intelligent pour le voir – il abandonna l'idée de devenir chrétien. En fait, en Inde, il était bien plus avantageux d'être hindou que chrétien. En Inde, les chrétiens ne représentent qu'un pour-cent de la population, quel pouvoir politique peuvent-ils bien avoir ?

Heureusement qu'il est resté hindou, je veux dire pour son statut de Mahatma, mais il était assez intelligent pour se débrouiller et pour influencer même des chrétiens tels que C.F. Andrews, des jaïns, des bouddhistes et un musulman tel que celui que l'on a connu sous le nom de "Gandhi des frontières".

Cet homme, qui est toujours en vie, appartient aux Pakhtoons, une tribu particulière qui vit dans une province de la frontière de l'Inde. Les Pakhtoons sont vraiment très beaux, mais dangereux aussi. Ce sont des musulmans. Quand leur leader est devenu un adepte de Gandhi, naturellement, ils l'ont suivi. Les musulmans de l'Inde n'ont jamais pardonné au "Gandhi des frontières" ; ils pensèrent qu'il avait trahi leur religion. Cela ne m'intéresse pas de savoir si c'est une réussite ou une trahison ; ce que je dis, c'est que Gandhi a d'abord songé à devenir jaïn. Son premier gourou est un jaïn, Shrimad Rajchandra, et le fait qu'il ait touché les pieds d'un jaïn heurte encore les hindous.

Le second maître de Gandhi – et les hindous en seront encore plus offensés – c'est Ruskin. C'est le fameux livre de Ruskin, "Unto This Last", qui changea la vie de Gandhi. Les livres peuvent faire des miracles. Vous n'avez peut-être pas entendu parler de ce livre, "Unto This Last". C'est un pamphlet. Gandhi allait partir en voyage quand un ami le lui a donné pour la route, car il l'avait beaucoup aimé. Gandhi l'a conservé, il ne pensait pas vraiment le lire, mais quand il eut assez de temps, il s'est dit, "Pourquoi ne pas feuilleter ce livre ?" Et ce livre l'a transformé. Il lui a donné toute sa philosophie.

Je suis contre sa philosophie, mais le livre est fantastique. Sa philosophie n'a aucune valeur – Gandhi était un ramasseur de camelote. Il trouvait de la camelote même dans des endroits magnifiques. Vous savez que même si on emmène certaines personnes dans un jardin magnifique, elles finissent par y découvrir des choses qui n'ont rien à faire là. Leur approche est négative. Puis, il y a ceux qui ne collectionnent que des épines – les ramasseurs de camelote ; ils se qualifient de collectionneurs d'objets d'art.

Si j'avais lu ce livre, je ne serais pas parvenu à la même conclusion que Gandhi. Ce n'est pas le livre qui importe, c'est l'homme qui le lit, qui le choisit, qui le conserve. Ma collection sera totalement différente de la sienne, même si nous visitons le même endroit. Pour moi, sa collection serait tout simplement sans valeur. Je ne sais pas ce qu'il penserait de la mienne, et personne ne le sait. A mon avis, c'était un homme très sincère. C'est pourquoi que je ne peux pas affirmer qu'il dirait, comme moi, "Sa collection, c'est de la camelotte." Peut-être qu'il le dirait, peut-être que non – c'est ce que j'aime chez cet homme. Il pouvait même apprécier ce qui lui était étranger, il faisait de son mieux pour rester ouvert, pour absorber.

Il n'était pas complètement fermé, comme Morarji Desai. Parfois, je me demande comment il respire, parce que pour respirer, il faut au moins avoir le nez ouvert. Mais Mahatma Gandhi n'était pas le même type d'homme que Morarji Desai. Je ne suis pas d'accord avec lui, mais pourtant, je sais qu'il a quelques petites qualités qui valent des millions.

Sa simplicité... personne ne pourrait écrire aussi simplement, faire autant d'efforts pour écrire simplement. Pendant des heures, il s'efforçait de rendre une phrase plus simple, télégraphique. Il la réduisait autant que faire se peut. Tout ce qui lui semblait juste, il essayait de le vivre sincèrement. Que cela ne soit pas vrai, c'est une autre question, mais qu'y pouvait-il ? Il pensait que c'était vrai. Je le respecte pour sa sincérité, parce qu'il l'a vécue quelles qu'en aient été les conséquences. A cause de sa sincérité, il a perdu la vie.

Avec Mahatma Gandhi, l'Inde a perdu tout son passé, on n'y avait jamais tué ou crucifié qui que ce soit auparavant. Dans ce pays, ce n'était pas la façon de faire. Ce n'est pas que les gens soient très tolérants, ils sont tellement snobs qu'ils ne pensent pas qu'une personne puisse valoir la peine d'être crucifiée... ils sont bien au-dessus de ça.

Avec Mahatma Gandhi, un chapitre s'est terminé et un autre a commencé. J'ai pleuré, non pas parce qu'on l'avait tué – tout le monde doit mourir, ce n'est pas une grosse affaire. Et il vaut mieux mourir comme il est mort que de mourir sur un lit d'hôpital, en Inde surtout. Sur ce point, sa mort fut belle et propre. Et je ne protège pas Nathuram Godse, l'assassin. C'est un assassin, et en ce qui le concerne, je ne peux pas dire, "Pardonnez-lui, il ne savait pas ce qu'il faisait. Il le savait parfaitement. On ne peut pas lui pardonner. Ce n'est pas que je sois dur avec lui, ce sont simplement les faits.

Plus tard, une fois revenu, j'ai dû expliquer tout cela à mon père. Cela a pris plusieurs jours, car entre Mahatma Gandhi et moi, la relation était vraiment compliquée. Généralement, soit on apprécie quelqu'un, soit on ne l'apprécie pas. Avec moi, cela ne marche pas comme ça – et pas seulement avec Mahatma Gandhi.

Je suis réellement un étranger. Je le sens à chaque instant. Je peux aimer quelque chose chez une personne, et simultanément, je peux détester quelque chose d'autre qui se trouve à côté. Et je dois décider, je ne peux pas couper la personne en deux.

J'ai décidé d'être contre Mahatma Gandhi, pas parce qu'il n'y avait rien que je puisse aimer en lui – il y avait beaucoup de choses, mais il y en avait davantage qui avaient des conséquences pour le monde entier. J'ai dû décider de m'opposer à un homme que j'aurais pu aimer si – et ce "si" est presque insurmontable – s'il n'avait pas été contre le progrès, contre la prospérité, contre la science, contre la technologie. En fait, il s'opposait quasiment à tout ce que je soutiens : plus de technologie, de science, de richesse, de bien-être.

Je ne suis pas pour la pauvreté, c'était son cas. Je ne suis pas pour ce qui est primitif, lui l'était. Mais pourtant, quand je vois ne serait-ce qu'un brin de beauté, je l'apprécie. Et chez cet homme-là, il y a des choses qui valent la peine d'être comprises.

Il avait l'immense capacité de percevoir le pouls de millions de personnes. Aucun docteur n'y arrive ; il est déjà très difficile de sentir le pouls de quelqu'un, surtout de quelqu'un comme moi. Vous pouvez essayer, vous finirez même par en perdre le vôtre, et si ce n'est pas votre Pulse, votre pouls, alors au moins votre Purse, votre bourse, ce qui est encore mieux.

Gandhi pouvait percevoir le pouls des gens. Bien sûr, ces gens-là ne m'intéressent pas, mais c'est une autre chose. Il y a des milliers de choses qui ne m'intéressent pas ; cela ne veut pas dire qu'il ne faille pas apprécier ceux qui travaillent authentiquement, ceux qui atteignent intelligemment une certaine profondeur. Gandhi avait cette capacité et je l'apprécie.

J'aimerais le rencontrer aujourd'hui. Quand je n'étais qu'un gamin de dix ans, tout ce que j'avais pu lui donner, c'était ces trois roupies. Aujourd'hui, je pourrais lui donner le paradis tout entier – mais cela ne devait pas se faire, pas dans cette vie-ci du moins.


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